Amnesty International publie un réquisitoire contre les crimes du M23 en RDC

Viols, disparitions forcées, attaques d’hôpitaux : le rapport détaille l’arsenal répressif du groupe armé

Sous un soleil implacable de l’Est de la République Démocratique du Congo, l’horreur a un nom, plusieurs noms. Chantal, est une de nombreuses femmes qui ont vu de face cet horreur. Le soir du 27 janvier, alors que Goma tombait aux mains du M23, deux hommes en uniforme militaire l’ont emmenée de force sur un chantier. « Si tu veux pas, on te tue », lui ont-ils lancé dans une langue qu’elle ne comprenait pas, le kinyarwanda. « Sur le chantier, je suis tombée par terre. C’était comme si j’avais perdu connaissance… Ils ont soulevé ma robe. Et ensuite ils m’ont violée ». Lorsqu’elle a repris conscience, seule, elle ne pouvait plus se lever. « Psychologiquement, je n’étais pas dans mon état normal… Quand je vois un militaire avec une arme, tout me revient ».

Le témoignage de « Chantal », recueilli par Amnesty International dans son rapport accablant publié en août 2025, n’est malheureusement pas un cas isolé. Il est le reflet d’une militarisation accrue et d’une catastrophe humanitaire qui ensanglante les provinces du Nord et du Sud-Kivu, où les civils sont devenus les premières victimes d’une guerre sans merci entre le Mouvement du 23 mars (M23), soutenu par le Rwanda, et les Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) appuyées par la coalition des Wazalendo (Patriotes en swahili)

Le M23, une machine de guerre et de terreur

Les recherches menées par Amnesty International entre février et mai 2025 dressent un tableau glaçant des exactions commises par le M23. Le groupe, qui « progresse beaucoup plus vite que les deux précédents groupes armés soutenus par le Rwanda », selon le rapport, mène une campagne systématique pour « débusquer, démanteler, punir, et éradiquer toute menace pesant sur ses combattants et sur la population tutsi ». Une mission qui sert de prétexte à une répression brutale.

Les « bouclages », ou arrestations massives et illégales, sont devenus une pratique courante. À la mi-mai 2025, plusieurs centaines d’hommes ont été enlevés lors d’opérations dans Goma et ses environs. Nombre d’entre eux sont portés disparus, leurs proches errant en vain devant les centres de détention du M23 pour obtenir des informations.

Mais la terreur ne s’arrête pas aux rafles. Le rapport documente six attaques lancées par le M23 contre des hôpitaux de Goma. Lors de ces raids, des patients et des garde-malades civils ont été enlevés, et des soldats des FARDC soignés ont été arrêtés au mépris total du droit international humanitaire qui protège les établissements médicaux. Dans la nuit du 4 au 5 avril, un raid sur l’hôpital de Kyeshero a fait un mort et deux blessés par balles. Le M23, qui affirme dans ses communiqués se conformer aux Conventions de Genève, voit ses déclarations démenties par les faits.

La torture est érigée en système. À au moins trois reprises, des personnes arrêtées ont été conduites sur des terrains de football pour y être fouettées et soumises à d’autres sévices. Le rapport cite également cinq exécutions sommaires : trois hommes à Goma et un père et son fils dans le Sud-Kivu.

Cependant, c’est l’usage du viol comme arme de guerre qui frappe par sa barbarie et son ampleur. Huit femmes ont témoigné auprès d’Amnesty International avoir été violées en réunion par des combattants du M23 à Goma et Bukavu. Les agressions, commises par des hommes en uniforme parlant kinyarwanda, ont souvent eu lieu sur des bases militaires, sous le regard passif d’autres combattants.

« Béatrice », une femme d’environ 45 ans, raconte comment cinq hommes l’ont violée sur un camp du M23 à Bukavu. « J’ai pensé que le viol était une sorte de vengeance. La manière dont ils l’ont fait. Ils ont été violents. » Après l’agression, elle n’est plus sortie de chez elle. « Quand je vois quelqu’un en tenue militaire, je suis traumatisée… J’ai comme des palpitations ».

Le récit d’« Angélique » est tout aussi cauchemardesque. Le 24 février, alors qu’elle se rendait à l’hôpital militaire de Bukavu pour rendre visite à un proche, elle et une adolescente ont été interceptées par trois combattants. « Ils nous ont attaché les mains, à la fille et à moi, avec une corde ». Emmenée dans une pièce, les mains toujours liées, elle a été violée par deux hommes. Les séquelles sont physiques et psychologiques : après son agression, elle a découvert qu’elle était séropositive.

« Marie », une femme d’une trentaine d’années, a subi un sort similaire. Bâillonnée avec un morceau d’uniforme, les pieds attachés, elle a été violée par quatre hommes dans une maison en construction au sein d’un camp. Son désir est simple et terrible : « Elle a dit souhaiter que ses violeurs soient violemment punis ».

Les Wazalendo, des « patriotes » aux crimes ignobles ?

Selon le rapport, face à l’avancée du M23, les activités des Wazalendo, cette coalition peu structurée de groupes armés soutenue par les FARDC, « ont considérablement augmenté ». Et avec elles, une autre vague de violences.

Amnesty International a recueilli le témoignage de cinq victimes de viols collectifs perpétrés par des Wazalendo. Leurs récits, d’une brutalité inouïe, illustrent la porosité entre ces milices et d’autres groupes armés notoires, comme les FDLR ou les Nyatura, dont les combattants sont souvent intégrés à leurs rangs.

« Crystal », 40 ans, a été enlevée par dix hommes dans le Sud-Kivu. « Ils m’ont attachée avant le viol… Mon bras droit a été attaché à un arbre et mon bras gauche à un autre. Ils m’ont forcée à m’agenouiller. Celui qui me violait me frappait en même temps. Les six m’ont violée ». Laissée pour morte, elle a été secourue par des passants.

Dans le territoire de Masisi, « Francine », dont le mari avait été tué par un groupe armé un an plus tôt, est retournée dans son champ pour nourrir ses quatre enfants. Elle y a croisé trois Wazalendo. « Ils ont dit qu’ils me tueraient si j’essayais de m’enfuir… L’un d’eux a dit : “Au lieu de la tuer, il vaut mieux qu’elle nous aide avec son corps.” » Elle n’a pas résisté. « J’ai accepté [le viol] pour protéger mes enfants. »

Des exactions dans la fuite !

Le rapport d’Amnesty International mentionne également des crimes commis par les soldats des FARDC. L’organisation documente le cas d’une femme violée en réunion à Bukavu par des hommes en uniforme parlant le lingala, alors que l’armée congolaise battait en retraite. Un rappel que tous les porteurs d’uniforme peuvent, dans ce conflit, se transformer en bourreaux.

L’impunité…

Dans l’est de la RDC, la justice est un leurre. Le M23 a mis en place à Goma et Bukavu des « centres d’arbitrage » aux ordres, où les victimes n’ont « guère de voies de recours ». Les dirigeants du M23, qui auraient selon le rapport eu connaissance de ces crimes, « n’ont manifestement rien fait pour mettre un terme à ces exactions ». Un responsable a même admis en privé que ses combattants avaient commis des « erreurs ».

Face à ce chaos, Amnesty International en appelle à la Cour Pénale Internationale pour qu’elle enquête sur ces crimes de guerre dans le cadre de ses investigations sur la RDC. L’organisation exhorte également la communauté internationale à exercer une pression maximale sur Kigali et Kinshasa pour que cesse l’hémorragie et que les auteurs de ces atrocités rendent enfin des comptes.

Mais pour « Chantal », « Béatrice », « Angélique », « Marie », « Crystal », « Francine », « Safia » et des milliers d’autres, la guerre est d’abord une blessure intime, un qui ne guérit pas. Leurs corps meurtris portent les stigmates d’un conflit qui les a instrumentalisées, violentées puis oubliées. Leurs voix, étouffées par le bruit des armes, racontent une seule et même histoire : celle d’une paix qui, à l’Est de la RDC, reste une denrée encore plus rare que la justice.

MATSHI Darnell

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