DÉCRYPTAGE – Neuf jours après la nuit d’horreur du 2 septembre à la prison centrale de Kinshasa, le récit des autorités s’effondre. Alors que le bilan humain n’a cessé d’être révisé à la hausse, un document judiciaire confidentiel contredit formellement le dogme d’une « tentative sans aucune évasion ».
À Kinshasa, le silence des autorités peine désormais à étouffer le fracas de la réalité. Neuf jours après l’apocalypse qui a ravagé la prison centrale de Makala dans la nuit du 1ᵉʳ au 2 septembre, la communication du gouvernement se délite au rythme des révélations. Entre dénégations initiales, bilans sous-évalués et preuves d’évasions étouffées, l’affaire de Makala tourne au scandale d’État.
Dès le lendemain du drame, le pouvoir avait pourtant choisi une méthode rodée : minimiser et rassurer. Le 2 septembre au matin, le vice-ministre de la Justice, Samuel Mbemba, balayait devant la presse ce qu’il qualifiait de « simples rumeurs ». Selon lui, la tentative d’évasion avait été promptement maîtrisée à l’intérieur de l’enceinte carcérale, ne déplorant que deux morts. « Aucun prisonnier ne s’est évadé », affirmait-il avec véhémence, invitant la population à se méfier des images « virales » circulant sur les réseaux sociaux.
Une stratégie d’apaisement qui n’aura tenu que quelques jours. Le 10 septembre, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a dû reconnaître sur TV5 Monde ce que la société civile dénonçait depuis le premier jour : le bilan réel est catastrophique. Officiellement révisé à 131 morts – après le décès de deux détenus grièvement blessés par balles –, ce chiffre reste « provisoire », de nombreux prisonniers agonisant encore dans des hôpitaux démunis. Sur place, la réalité décrit un champ de ruines : pavillons incendiés, réserves d’eau et d’électricité détruites, et des dizaines de femmes détenues victimes d’agressions sexuelles dans le chaos.
Le mensonge de l’« évasion zéro » démenti par la justice
Mais le plus grand accroc au récit officiel réside dans l’affirmation répétée selon laquelle nul n’aurait franchi les murs de Makala. Dans la commune populaire de Kimbanseke, les rumeurs enflaient sur le retour clandestin de certains détenus auprès de leurs familles, suivi de rafles policières nocturnes.
Ces « soupçons » trouvent désormais confirmation dans un document judiciaire daté du 10 septembre. Votre média a pu consulter un mandat d’amener émis par le Parquet de Grande Instance de Kinshasa/Gombe visant explicitement Obed Landa Zayabwa. Le motif ? L’article 162 du Code pénal congolais : Évasion. Ce jeune militant, arrêté en mars 2023 lors d’une manifestation exigeant la libération de Jean-Marc Kabund, était incarcéré à Makala depuis plus d’un an. Profitant du chaos, il aurait réussi à s’extirper du brasier carcéral avant de fuir hors des frontières. Trois jours plus tard, la police investissait le domicile familial pour arrêter sa mère, signe de la nervosité des forces de l’ordre.

La délivrance formelle de ce mandat d’amener constitue un camouflet majeur pour la ligne gouvernementale. Elle apporte la preuve indiscutable que les portes de Makala se sont bien ouvertes cette nuit-là, et que des détenus se sont évaporés dans la nature.
Une ombre épaisse sur les responsabilités
Face à ces incohérences béantes, le président de la République a exigé un rapport complet dans les sept jours, tandis que le Bureau conjoint des Nations-Unies pour les droits de l’homme participe aux enquêtes. Si un procès en flagrance a été ouvert contre certains détenus désignés comme boucs émissaires, les ONG et la société civile s’interrogent désormais sur la responsabilité directe des forces de sécurité dans le drame.
En tentant d’imposer une vérité officielle contredite par ses propres actes judiciaires, le gouvernement s’est enfermé dans une impasse communicationnelle. Alors que les ONG réclament un accès immédiat pour secourir les victimes de violences sexuelles laissées sans soins, le mystère de la nuit de Makala ne fait que s’épaissir. Et l’ombre des disparus plane désormais sur le sommet de l’État, nourrissant les craintes d’un pays déjà miné par les guerres de l’Est et menacé d’un nouveau séisme politique.
MATSHI Darnell