À l’heure où des négociations se tiennent entre Kinshasa et Kigali à Doha et à Washington, loin des caméras et des regards citoyens, la voix de Jonas Tshiombela s’élève avec force. Dans une tribune au goût de manifeste, celui qui se surnomme l’« avocat du peuple » fustige un processus qu’il qualifie d' »opaque« , excluant ceux qui paient chaque jour le tribut de la guerre : les civils, les soldats, les veuves, les déplacés. Il appelle à une rupture franche avec ce qu’il considère comme une « logique de compromission » entretenue depuis deux décennies.
« Quand la paix se négocie sans témoins, les peuples deviennent les otages du silence », dénonce-t-il d’entrée de jeu. Pour lui, aucune paix durable ne peut sortir des coulisses si elle ne s’ancre dans le vécu des Congolais eux-mêmes.
Le peuple réduit au silence pendant que les deals se concluent ailleurs
Alors que le Nord-Kivu et le Sud-Kivu saignent encore, Tshiombela critique une démarche diplomatique menée dans l’opacité. « Celui qui construit la paix sans la communauté prépare une guerre plus violente », prévient-il, reprenant un proverbe africain. Il accuse les autorités congolaises de contourner volontairement la société civile, les élus et les victimes pour conclure, dans le secret, des arrangements avec le Rwanda.
« Quand deux tambours se répondent sans les griots, c’est le peuple qui perd le rythme », insiste-t-il, dénonçant une exclusion qui jette le doute sur les véritables intentions derrière ces tractations.
Des erreurs du passé qui se répètent…
Dans ce texte incisif, Tshiombela convoque l’histoire récente du pays : Sun City, Kampala, Luanda, Nairobi… autant d’accords signés, autant de trahisons. Pour lui, l’expérience a prouvé que les signatures ne suffisent pas. Elles aboutissent souvent à une intégration biaisée des groupes armés dans les structures de l’État : un recyclage dangereux.
Il se montre particulièrement inquiet du retour en force d’un concept flou : l’« intégration conditionnelle » des ex-rebelles. « Quand le chemin est brumeux, c’est toujours le faible qui tombe », alerte-t-il.
P-DDRCS et discours ambigus : alibis politiques ?
Le P-DDRCS (Programme de Désarmement, Démobilisation, Relèvement communautaire et Stabilisation), censé démobiliser et réinsérer les anciens combattants de manière communautaire et non militaire, devient pour Tshiombela un simple cache-misère. Il redoute que ce programme serve de paravent à des retours en grâce illégitimes dans l’armée et l’administration.
« On ne trie pas les criminels, on les juge. On ne récompense pas les armes, on les détruit », assène-t-il, avant de poursuivre : « Intégrer un ex-chef rebelle dans une structure publique, c’est trahir les soldats loyaux, humilier les martyrs, et ouvrir une autoroute à la récidive violente ».
Un appel clair à la justice, à la vérité et à la souveraineté populaire
Face à ce qu’il qualifie de « dérives« , Jonas Tshiombela estime qu’il est impératif de suspendre immédiatement toute tentative d’ »intégration militaire des anciens rebelles« , quelle que soit leur appartenance. Il plaide également pour une « relance du P-DDRCS« , mais cette fois dans un cadre public, rigoureux et placé sous le contrôle du Parlement et de la société civile. Dans sa vision, « une conférence nationale sur la paix et la sécurité » devrait être organisée en y incluant toutes les parties prenantes internes, sans exclusive. Par ailleurs, il insiste sur la nécessité d’inscrire dans la loi une interdiction ferme du « recyclage des groupes armés dans l’administration publique ou les Forces armées de la République« .
« La chèvre attachée au même piquet que le lion finira dans son estomac », dit-il, pour illustrer le danger de confier les clés de la sécurité à ceux qui l’ont déjà trahie.
Le peuple comme ultime ligne rouge
Mais au-delà des recommandations, Tshiombela trace une ligne rouge : si les négociations actuelles débouchent sur une énième mascarade, le peuple aura le droit et le devoir de dire non.
« Le sang versé depuis 1996 ne sera pas effacé par une signature diplomatique. Parce que la souveraineté n’est pas un cadeau entre présidents, mais un pacte entre un peuple et son histoire », écrit-il, concluant par une sentence aussi lourde que symbolique : « Celui qui vend la paix de son peuple pour son confort prépare sa propre malédiction ».
Dans un contexte où la méfiance gagne les cœurs et où les blessures restent béantes à l’Est du pays, la sortie de Jonas Tshiombela sonne comme un rappel à l’ordre : la paix ne peut plus être un luxe réservé aux salons diplomatiques. Elle doit redevenir l’affaire du peuple.
Osée MABIALA