Kinshasa face à l’incivisme généralisé : l’urgence d’une rééducation citoyenne permanente

Kinshasa, mégapole bouillonnante et cœur battant de la République Démocratique du Congo, est une ville d’énergie, de créativité et de résilience. Mais cette vitalité s’accompagne de plus en plus d’un mal profond : l’incivisme généralisé. Dans les rues, les carrefours, les marchés, les administrations, les aéroports, les ports, les gares et autres lieux publics, un même constat s’impose : l’impatience chronique et le manque de respect des règles élémentaires de vie en société. Pourquoi tant de Kinois veulent-ils toujours passer en premier, au mépris de l’ordre établi et des autres ?

Une impatience devenue culturelle

Cette impatience quasi instinctive des Kinois s’exprime dans tous les domaines de la vie quotidienne. À pieds, dans les rues bondées, ils n’hésitent pas à bousculer quiconque ralentit leur marche, même lorsque la chaussée est libre. En voiture, la situation devient carrément chaotique : feux rouges ignorés, plaques d’immatriculation couvertes, engins roulants sans plaques d’immatriculation, multiplicité des véhicules avec gyrophares, feux de détresse allumés sans raison, bandes supplémentaires ajoutées pour tromper la circulation… Le code de la route devient un simple décor.

La même attitude s’observe dans les lieux de service : à la pharmacie, au supermarché, au marchés, à la gare, l’aéroport, le port, l’hôtel ou le pressing, l’ordre de passage est un concept abstrait. Chacun cherche à se faire servir avant les autres, quitte à hausser le ton, à insulter ou à bousculer. Et dans les administrations publiques ou privées, certains vont jusqu’à user de la corruption ou du favoritisme pour être reçus plus rapidement, non pas par urgence réelle, mais par peur d’attendre ou par mépris des procédures. Nos enquêtes ont relevé que cet incivisme généralisé est bien entretenu par les membres du gouvernement, les autorités politico-administratives, judiciaires, policières et militaires hors urgence ainsi que les parlementaires, alors qu’ils sont sensés prêcher de bons exemples.

Les racines d’un mal social

L’impatience des Kinois n’est pas née du hasard. Elle trouve ses sources dans plusieurs décennies de désorganisation sociale, économique et institutionnelle de l’après Joseph Désiré Mobutu et Laurent Désiré Kabila. Dans une ville où les services publics fonctionnent au ralenti, où la corruption s’est banalisée, où la survie prime sur la patience, le citoyen a fini par croire que seul le plus fort ou le plus rusé peut avancer.

Cette mentalité s’est peu à peu ancrée dans les comportements collectifs. Les enfants grandissent en observant des adultes impatients, bruyants et impulsifs. Les parents eux-mêmes, stressés par les difficultés du quotidien, transmettent sans le vouloir cette nervosité urbaine. Dans un environnement où le respect des files, des priorités et du temps d’autrui n’est pas valorisé, le civisme devient une exception, non la règle.

À cela s’ajoute une absence criante d’éducation civique et morale. Les campagnes de sensibilisation sont rares, les médias en parlent peu, et les écoles n’insistent plus assez sur les notions de respect, de discipline et de responsabilité collective. Kinshasa est ainsi devenue une ville où chacun vit dans l’urgence permanente, cherchant à s’imposer, quitte à désorganiser le tout.

Les conséquences : un désordre qui fatigue tout le monde

Ce comportement collectif crée une atmosphère tendue et fatigante. Les embouteillages monstres sont aggravés par l’indiscipline des conducteurs. Les services publics sont ralentis par le désordre des usagers. Les relations sociales deviennent conflictuelles. Les jeunes, faute de modèles civiques, reproduisent les mêmes schémas.

Résultat : la capitale congolaise donne souvent l’image d’une ville indomptable, où chacun veut « passer avant les autres », sans se rendre compte que ce désordre collectif retarde tout le monde, même les ambulances et les sapeurs pompiers.

Rééduquer pour reconstruire : des pistes concrètes

Face à cette dérive, il est temps d’instaurer une rééducation citoyenne permanente, à l’image de ce qui se fait dans les grandes métropoles du monde. Cette rééducation ne doit pas être ponctuelle, mais continue, coordonnée et inclusive et/ou accompagnée par des mesures disciplinaires réelles et efficaces :
1. Réintroduire l’éducation civique à tous les niveaux scolaires, de la maternelle à l’université. Les jeunes doivent comprendre dès le bas âge que la politesse, la patience et le respect des règles sont des atouts pour la vie collective.
2. Lancer une campagne nationale de civisme à travers les médias, les églises, les associations, les entreprises et les institutions publiques. Des messages clairs, constants et bien conçus peuvent influencer positivement les comportements.
3. Renforcer les sanctions et les incitations : une amende réellement appliquée pour le non-respect du code de la route, une récompense publique pour les initiatives citoyennes exemplaires.
4. Impliquer les leaders d’opinion et les artistes dans la promotion du civisme. Kinshasa, ville créative par excellence, peut utiliser la musique, le théâtre, le slam et les réseaux sociaux pour éduquer autrement.
5. Moderniser les services publics afin de réduire les causes structurelles de l’impatience. Quand les procédures sont rapides, transparentes et numériques, la tentation de tricher ou de corrompre diminue.

Une nouvelle mentalité pour une nouvelle capitale

Kinshasa a besoin d’un nouvel état d’esprit collectif, fondé sur la discipline, la courtoisie et la patience. Être servi en premier ne signifie pas être supérieur. Dans une ville où chacun respecte sa place, tout le monde gagne du temps, de l’énergie et du respect.

Certaines voix souhaiteraient que ce nouvel état d’esprit collectif, soit également fondé par le retour de la chicote et les contraventions ou amendes. Quid de la transparence et de la traçabilité de tous les frais qui seront payés par des inciviques.

Rééduquer les Kinois, c’est reconstruire le vivre-ensemble, restaurer la dignité urbaine et préparer la capitale à jouer pleinement son rôle de vitrine du pays. Le civisme doit redevenir une valeur congolaise, pas un luxe. Cela impactera positivement l’image de cette ville congolaise auprès des investisseurs et touristes étrangers.

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