Face à la persistance du conflit à l’Est de la RDC, le gouvernement congolais veut croire à un tournant décisif. Lors du briefing spécial de ce lundi 10 février 2025 à la Radio-Télévision nationale congolaise (RTNC), le ministre de la Communication et Médias, Patrick Muyaya Katembwe, est revenu sur les conclusions de la session extraordinaire du Conseil des droits de l’homme des Nations unies et du Sommet conjoint EAC-SADC tenu à Dar-es-Salaam.
L’objectif du sommet tanzanien était clair: imposer un cessez-le-feu immédiat et rétablir les services publics essentiels dans les zones touchées par les violences. Une exigence partagée par toutes les parties prenantes, à commencer par les États de la région qui ont, unanimement, appelé à l’arrêt des hostilités. Mais dans un contexte où les résolutions diplomatiques peinent à se traduire sur le terrain, la RDC reste prudente.
«La problématique est connue. À Dar-es-Salaam, on n’allait pas pour pointer le coupable. On allait pour voir comment on esquisse les pistes de solutions. Les résolutions qui en sont ressorties l’ont été de manière unanime, ce qui signifie que tout le monde a approuvé. Le premier point, et le plus important, c’était le cessez-le-feu», a déclaré Patrick Muyaya.
Pour le ministre de la Communication, l’urgence humanitaire impose une action rapide. Une réunion des chefs d’état-major des pays de l’EAC et de la SADC se tiendra cinq jours après le sommet afin d’élaborer un plan de sécurisation de Goma. Il s’agira notamment d’ouvrir les voies d’acheminement de l’aide, dont l’aéroport de Goma, car, rappelle Muyaya, plus de 3 000 blessés attendent une assistance.
«Il faut être en mesure d’acheminer l’appui humanitaire. Par exemple, nous faisons une campagne de don de sang et nous savons qu’il y a plus de 3 000 blessés sur place. Il faut avoir le canal de l’aéroport de Goma. C’est à son ouverture que l’on saura acheminer l’aide humanitaire», a-t-il souligné.
Si l’aide humanitaire et la stabilisation de Goma figurent parmi les priorités immédiates, le gouvernement congolais reste inflexible sur une condition: le départ des forces rwandaises.
«La première exigence pour nous est que les forces rwandaises quittent le territoire de la RDC. Cette réunion a balisé la voie, mais nous allons être vigilants sur ce qui a été convenu et sur les actes qui doivent être posés. Nous ne pouvons pas être satisfaits tant que nos populations restent sous le diktat des agresseurs», a fait savoir Patrick Muyaya.
Vers une enquête internationale sur les crimes commis à l’Est
Outre la situation militaire et humanitaire, la question de la responsabilité des crimes commis dans l’Est du pays a également été abordée. Kinshasa insiste sur la nécessité de faire la lumière sur les exactions perpétrées, en particulier celles imputées aux forces rwandaises.
«Nous sommes au début d’un processus où il y a des faits graves qui ont été commis. Nous savons que c’est l’armée rwandaise qui a tiré sur les Casques bleus de la MONUSCO: c’est un crime de guerre. Nous savons aussi qu’ils ont tiré sur des sites de déplacés. Parce qu’il y a un besoin de justice, la justice fonctionne suivant des règles. C’est pourquoi, au niveau du Haut Conseil des Nations unies pour les Droits de l’Homme, on a voulu commencer par le commencement. Il faut d’abord envoyer une commission qui fera l’établissement des faits, avant qu’une commission d’enquête ne vienne investiguer sur chaque cas répertorié. Ici, il ne faudra pas simplement collecter des données sur ce qui s’est passé, mais aller jusqu’à établir la responsabilité des uns et des autres», a-t-il indiqué.
Sur la question de la mise en œuvre de cette résolution, Kinshasa plaide pour l’urgence.
«Dans l’esprit des discussions, cela devrait se faire dans l’urgence. Il est prévu très rapidement, on parlait d’un délai d’une à deux semaines, de constituer cette mission et de l’envoyer sur place. Il faut cependant s’assurer des conditions de sécurité pour cette mission, qui devra se rendre à la fois au Nord-Kivu et au Sud-Kivu afin de documenter les faits», a-t-il encore indiqué.
Quelle réaction si Kigali ne respecte pas ses engagements?
Alors que la RDC réclame un retrait des troupes rwandaises et l’application stricte du cessez-le-feu, une question demeure: que fera le gouvernement congolais si ces engagements ne sont pas respectés?
Muyaya ne laisse aucune place à l’hésitation: «Nous savons à qui nous avons affaire dans ce conflit. Nous connaissons leurs méthodes. Nous avons les différents fronts et, en fonction de cela, nous apporterons la réponse qu’il faut apporter».
Sur le plan diplomatique, la RDC mise toujours sur les processus de Luanda et de Nairobi pour structurer les négociations. Patrick Muyaya défend leur complémentarité et leur renforcement en consultation avec l’Union africaine.
«L’élément nouveau dans cette résolution est de renforcer les deux processus afin d’accentuer la complémentarité et de charger les co-présidents en consultation avec l’Union africaine. L’idée est de nous assurer que nous avons un processus qui va aboutir», a signalé le ministre de la Communication et Médias.
Mais derrière les mécanismes institutionnels, une réalité s’impose: la RDC considère que le Rwanda a été un frein aux efforts de paix.
«Si le président rwandais était venu le 15 décembre à Luanda, est-ce que nous aurions eu tout ça? Il a préféré le schéma de la violence, parce que nous savons que son souci est de garder la main sur nos richesses», a signifié Patrick Muyaya.
Le Sommet de Dar-es-Salaam a posé des jalons, mais la vigilance reste de mise. Les jours à venir seront déterminants: le cessez-le-feu annoncé tiendra-t-il? Les canaux humanitaires seront-ils réellement sécurisés? Le gouvernement congolais reste sur ses gardes et se dit prêt à agir en cas de nouvelle escalade.
Osée MABIALA