Bâtisseurs reconvertis en éboueurs : À Kinshasa, la propreté par le fouet révèle le vide des politiques publiques

L’image est choquante. La capitale congolaise suffoque sous ses propres détritus. Montagnes d’immondices obstruent les chaussées, caniveaux et routes transformés en marécages, plus qu’une simple nuisance, l’insalubrité est devenue le quotidien de Kin-la-Belle. Face à cette déroute environnementale, le Chef de l’État Félix Tshisekedi a tranché par un remède de cheval : le décret du 25 juin 2026 instaurant la Task-Force présidentielle de salubrité, plaçant la gestion des ordures sous le commandement direct du Service National. Résultat : un déploiement paramilitaire pour l’assainissement qui relègue le gouverneur Daniel Bumba et son gouvernement provincial au rang de simples spectateurs assistés, voire gentiment infantilisés. Sur le terrain, ce choc entre la rigueur militaire et les réalités civiles a rapidement viré à la friction.

L’étincelle de l’immeuble Flamboyant

La mèche a fini par prendre feu au cœur de la commune de la Gombe. Lors d’une opération commando menée à l’immeuble Flamboyant, les agents de la Task-Force ont confiné les résidents, tentant d’imposer des corvées d’assainissement sous peine de sanctions immédiates.

Informé de la situation, Ministre provincial de l’Environnement, Propreté publique et Embellissement de la ville, Léon Mulumba, s’est rendu sur les lieux, gilet de fonction sur le dos. Constatant l’arbitraire de la méthode, il est monté au créneau devant les caméras, dénonçant les dérapages : « Kinshasa doit être propre, mais pas à n’importe quel prix », tranche-t-il, s’adressant fermement aux agents sur le terrain. « La Constitution ne permet pas d’imposer des corvées punitives. Ce n’est pas parce que quelqu’un a un grade qu’il peut s’improviser juge ».

La concertation du 29 août à l’Hôtel de Ville

Face à cette poussée de fièvre, le Général Kasongo Kabwik, coordinateur de la Task-Force, est contraint de tempérer le jeu lors d’une concertation de cadrage tenue le 29 août 2026 à l’Hôtel de Ville de Kinshasa avec les autorités urbaines. Tentant de désamorcer l’image d’un rouleau compresseur paramilitaire venu piétiner l’autorité civile, il explique : « Nous sommes une unité paramilitaire où les ordres sont donnés et doivent être exécutés ». Puis d’ajouter dans une tentative d’apaisement : « Mais sur le terrain, nous collaborons avec des compatriotes qui n’ont pas cet esprit. Nous ne sommes pas venus pour contrecarrer ce que font les communes, nous sommes venus en accompagnement ».

Des professionnels qualifiés mués en éboueurs

Derrière le spectacle de ces patrouilles en bottes jaunes ratissant les boulevards, le contraste est saisissant. Pour alimenter cette réponse d’urgence, l’État mobilise des « Bâtisseurs » du Service National -des jeunes, hier délinquants, formés à des métiers spécialisés à Kaniama Kasese- pour leur faire ramasser des sachets en plastique.

Une réaffectation des compétences que le Général Kabwik lui-même ne cache pas : « Les Bâtisseurs n’ont pas été formés au départ pour être des éboueurs », glisse-t-il lors de ses échanges avec les autorités provinciales. « L’État a déboursé des moyens pour qu’ils soient menuisiers, maçons ou opérateurs agricoles. Aujourd’hui, les ramener à l’assainissement, c’est quelque part un manque à gagner ».

Pendant que des techniciens qualifiés manient le balai, les services techniques municipaux, eux, restent les bras ballants, faute de budgets et de matériel. L’État dépense donc deux fois : une première fois pour former des artisans d’élite, une seconde pour pallier l’incapacité du pouvoir local à gérer ses propres décharges.

Peut-on nettoyer une ville par décret présidentiel ?

À en croire un expert contacté par Focus-Actu, tout le nœud du problème réside dans cette illusion d’optique : croire qu’une opération commando peut remplacer une politique publique durable. La Task-Force est une structure par nature conjoncturelle. Le jour où le « Commandant suprême » décidera de redéployer ses troupes vers les chantiers ruraux, que restera-t-il sur les trottoirs kinois ?

« Sans une chaîne complète de traitement des déchets, sans budget propre alloué aux communes et sans responsabilisation des citoyens, l’action militaire ressemble à une tentative d’évider l’océan à la cuillère », martèle-t-il.

Les autorités urbaines le savent, mais se retrouvent coincé dans un rôle ambigu : complimenter l’initiative du Chef de l’État tout en tentant d’éviter que la province ne soit totalement mise sous tutelle. « Si le Chef de l’État vous a confié cette mission, c’est parce qu’il sait que vous en êtes capables », souligne le ministre Mulumba lors de la rencontre, avant de nuancer : « Mais il y a eu des frustrations parce que les cadres de collaboration n’avaient pas été mis en place avant le début de la mission ».

Une illusion de propreté

En matière d’assainissement urbain, la discipline militaire peut offrir un coup d’éclat médiatique et un nettoyage de surface instantané. Mais l’ancrage pérenne, lui, exige de la continuité administrative, du civisme et de la gestion budgétaire. Tout ce qu’un coup de balai paramilitaire ne pourra jamais fabriquer à lui seul.

MATSHI Darnell

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