Enrôler la plume sous les drapeaux, un virage en vogue depuis quelques années en République Démocratique du Congo.
Pourtant, Kinshasa n’a nullement inventé la roue. La tentation est vieille comme le monde, surtout en temps de crise, de guerre ou de tensions identitaires. Le concept «journalisme patriotique» est tout aussi ancien que controversé. L’expression, séduisante en apparence, est en réalité un oxymore dévastateur, pour ne pas dire, toutes proportions gardées, une bêtise déontologique. Disons-le tout de go : une carte de presse n’est pas un ordre de mission pour que le journaliste soit appelé, si pas contraint, à épouser la cause d’un camp. Le faire équivaut à signer l’acte de décès de l’information pour donner naissance à la propagande.
Eric Arthur Blair, connu mondialement sous le nom de George Orwell, disait en son temps que «si la liberté de la presse signifie quelque chose, elle signifie le droit de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre». Le célèbre journaliste et écrivain britannique résume ainsi parfaitement l’antithèse absolue du patriotisme de commande.
Dernièrement, devant la communauté congolaise vivant en Russie, le chef de l’Etat congolais, Félix Tshisekedi, a confié que des réponsables militaires lui communiquaient de fausses informations sur les capacités de défense face à la guerre et regrette d’avoir continué aveuglément d’investir des moyens pour l’achat des armes. Et si un journaliste congolais avait révélé les vraies failles de l’armée et evité au Trésor public des dépenses énormes sans résultats ? Serait-il patriotique ou antipatriotique ?
En vrai, le rôle du journaliste n’est pas d’être un agent de relations publiques de l’État, ni de masser l’orgueil national. Sa mission est de chercher les faits, surtout lorsqu’ils dérangent, surtout lorsqu’ils écorchent le récit officiel que la patrie aimerait se donner à elle-même. Lorsque les médias se plient au filtre de l’Union sacrée, fusse-t-elle pour une cause noble, ils cessent d’être des contre-pouvoirs pour devenir des haut-parleurs. Comment pourrait-on se revendiquer quatrième pouvoir quand on décide, librement, de devenir relais écervelé de trois autres? Le métier du journaliste, comme le disait Albert Londres, pionnier de l’investigation journalistique moderne, «n’est pas de faire plaisir, non plus que de causer du tort, il est de porter la plume dans la plaie».
La ligne éditoriale matérialise cette intention de «porter la plume dans la plaie» en lui donnant son relief, c’est-à-dire sa force d’impact, sa profondeur et sa singularité face à l’actualité. Loin de se limiter à une neutralité passive, une ligne éditoriale engagée choisit délibérément de mettre en lumière les angles morts de la société, de hiérarchiser l’information pour dénoncer les injustices et de donner une voix aux opprimés. Voilà ce qu’on appelle, à tort ou à raison, le «parti pris de vérité». Ce qui est tout le contraire du journalisme patriotique qui crée volontairement une asymétrie de traitement, ou ce qu’on appelle dans le jargon un «biais de confirmation national». Cette pratique est du reste suicidaire car il assassine la vérification des faits et la critique interne en invoquant le devoir de cohésion ou la défense du territoire. En lissant les divisions domestiques et en accentuant le contraste avec l’adversaire étranger, le journalisme patriotique assume le risque de délaisser son rôle de contre-pouvoir indépendant pour devenir un outil de mobilisation collective. J’aime bien ce qu’un ancien de mes professeurs me disait: «le journaliste n’a d’amis que les faits, il n’a d’ennemi que celui qui les tord».
Aussi puéril que cela puisse paraitre, la dérive du journalisme patriotique repose sur une profonde confusion entre le rôle du citoyen et celui de l’informateur. Comme le soulignait fort justement Albert Camus dans ses combats éditoriaux: «Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti». Mais prendre parti ne signifie pas tordre la réalité. Le journaliste peut aimer son pays, mais il doit aimer la vérité davantage. Pratiquer un journalisme «patriotique» consistant à taire les fautes des siens et à diaboliser l’autre, c’est basculer dans l’illusion. C’est priver le citoyen des nuances indispensables pour comprendre la complexité du monde. Un peuple nourri d’informations triées pour leur vertu patriotique est un peuple qu’on infantilise. Derrière cette absurdité se cache une bêtise plus grave. En effet, occulter les blessures ou les dérives ne rend nullement son auteur plus fort. L’histoire a prouvé que l’aveuglement volontaire mène toujours au désastre. «La vérité est la première victime de la guerre», rappelait déjà le sénateur américain Hiram Johnson durant la Première Guerre mondiale. Le journalisme patriotique institutionnalise ce sacrifice. En refusant de critiquer, en s’interdisant de douter par peur de «faire le jeu de l’ennemi», le journaliste abdique sa raison. Il détruit le capital le plus précieux des médias: la crédibilité. Une fois la confiance rompue, le public se rue vers les théories du complot, et la démocratie s’effondre naturellement de l’intérieur.
Le risque du journalisme dit patriotique, mais qui, en soit, est tout, sauf du journalisme, celui qu’on a appris et qu’on doit pratiquer, est qu’il s’apparente clairement à l’engagement civique à la propagande pure. Lorsque le doute méthodique et l’esprit critique sont sacrifiés au nom de la cohésion nationale, le journaliste cesse d’être un observateur indépendant pour devenir un agent de communication idéologique. En s’appuyant sur des sources exclusivement officielles, en pratiquant une autocensure systématique, le journaliste ne cherche plus à informer, mais à endoctriner. Ce basculement rompt définitivement le pacte de confiance avec le public, transformant le relief de l’actualité en un récit binaire et facticement lissé où l’investigation est supplantée par la manipulation.
Mais dans tout ça, je ne conteste nullement au journaliste sa citoyenneté et donc son sentiment patriotique. Cependant, le véritable patriotisme du journaliste devrait résider dans sa capacité à tenir le miroir, même lorsque le visage reflété est grimaçant et non planter des drapeaux dans ses articles. Exiger la transparence de ceux qui gouvernent, dénoncer la corruption interne ou annoncer la chute d’une ville n’est pas un acte de trahison. C’est, au contraire, le plus grand service que l’on puisse rendre à une nation libre. Un journalisme fort et indépendant est l’immunité d’un pays alors que le journalisme patriotique en est la maladie.
Dandjes LUYILA
Journaliste et formateur EMI