Le célèbre médecin congolais, Dr Denis Mukwege rallie la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et ’Eglise du Christ au Congo (ECC) dans le «Pacte social pour la Paix et le Bien-Vivre Ensemble en RD Congo et dans les Grands Lacs». Dans son message signé le 15 janvier 2025, Mukwege offre une analyse non seulement historique de la guerre qui sévit depuis des décennies, il en fait un bilan et propose des solutions politiques, diplomatiques et surtout économiques.
Pour le Prix Nobel de la Paix 2018, le conflit à l’Est de la RDC est «le plus meurtrier depuis la Seconde guerre mondiale et l’une des crises humanitaires et de déplacement les plus graves des temps modernes, avec un quart de la population confronté à la faim et plus de 7 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, dont une majorité de femmes et d’enfants».
La justice sacrifiée à l’autel de la paix

Le Dr Mukwege relève également les dangers que présentent les accords de paix et diverses tentatives de recherche de solutions politiques. Ceux-ci, estime-t-il, ont systématiquement sacrifié la justice sur l’autel de la paix. «Ils ont prolongé et aggravé l’instabilité en intégrant des éléments des groupes armés congolais et étrangers dans les forces de sécurité et de défense nationales», martèle-t-il. Bien plus, ces accords ont permis l’infiltration des institutions congolaises et ont intégré l’indiscipline dans l’armée et la police. Pire encore, ils ont légitimé la violence armée en assurant des amnisties voire des promotions à ceux qui devraient répondre de leurs crimes devant la justice nationale et internationale.
M23, une menace existentielle pour la RDC
La résurgence du groupe armé M23 soutenu par le Rwanda et l’Ouganda et l’aggravation de la situation humanitaire à l’Est de la RDC constituent une menace existentielle pour la RDC, alerte Mukwege. Il insiste sur le fait que la situation menace la paix et la sécurité régionales et internationales dans un contexte où la MONUSCO se retire du pays. Mukwege fait remarquer que les initiatives diplomatiques pour trouver une solution au conflit, notamment le processus de Nairobi et celui de Luanda, sont dans l’impasse.
Comme solution à cette impasse, Mukwege préconise la redynamisation de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba pour la paix, la sécurité et la coopération de 2013. «Cet accord, présenté comme l’Accord de l’espoir car il est le premier visant à ‘s’atteler aux causes profondes du conflit et à mettre fin aux cycles de violence récurrents’ dans l’Est de la RDC et dans la région des Grands Lacs africains, avec divers États et institutions comme co-garants, y compris l’Union Africaine, l’Union Européenne, la Belgique, les Etats-Unis d’Amérique, la France et le Royaume-Uni et le soutien notamment des Nations Unies, et de la Banque Mondiale, dans le cadre de la consolidation d’une stratégie pour la paix et le développement», explique-t-il.
Il appelle aussi à l’organisation d’un Sommet international pour la paix en RDC en 2025. «L’objectif principal du Sommet est de placer ce conflit oublié et cette crise négligée au premier plan de l’agenda de la communauté internationale en offrant une plateforme de haut niveau pour le dialogue et l’échange de vues avec des acteurs étatiques et non-étatiques afin de parvenir à une paix globale, juste et durable en RDC», soutient le Prix Nobel de la paix 2018.
De l’économie de guerre au business for peace

Dans son message, Docteur Mukwege souligne aussi les raisons économiques derrière la sempiternelle guerre de l’Est. «L’économie politique de la guerre est profondément liée à l’exploitation illégale et à la contrebande des ressources naturelles congolaises par les pays voisins, et des bandes criminelles déstabilisant les provinces de l’Est et du Nord-Est du pays en tant que ‘proxys’ de certaines grandes puissances et diverses multinationales», tance-t-il avant de proposer ses solutions.
Pour Mukwege, la demande croissante de minerais essentiels à la transition énergétique offre une opportunité unique de promouvoir la paix au travers de l’approche du «Business For Peace». Cette approche, argue-t-il, change le paradigme actuel d’une économie de guerre basée sur l’extraction illégale et le commerce illicite de minéraux de conflit en les transformant en un outil de coprospérité, co-développement et de paix. «Nous sommes persuadés que grâce à l’approche du Business for peace, les entreprises mondiales de haute technologie dont certaines s’approvisionnent, directement ou indirectement, auprès des receleurs en minerais issus du pillage des ressources naturelles de la RDC auraient intérêt à s’impliquer pour promouvoir la construction de la paix durable en RDC afin d’accéder directement, sans intermédiaire, à ces mêmes ressources de manière rentable, durable, sécurisée et éthique sans se compromettre sciemment ou inconsciemment avec l’exploitation criminelle de minerais du sang», relève-t-il.
Il souligne également qu’avec une chaîne d’approvisionnements propre, respectueuse des droits humains, ces entreprises peuvent contribuer à mettre fin au trafic criminel des ressources naturelles de la RDC qui alimente les guerres sans fin et décime des millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Pour lui, la promotion d’un cadre mondial de traçabilité, de transparence et de responsabilité sociétale contribueraient à faire progresser la justice, l’équité, le développement local et la paix durable.
HRM