En République démocratique du Congo, une nouvelle séquence politique s’ouvre pendant que le pays se prépare à commémorer, ce 30 juin, le 65e anniversaire de son indépendance. Martin Fayulu et Adolphe Muzito, deux figures majeures de l’opposition, manifestent leur disponibilité pour un dialogue avec le président Félix Tshisekedi. En toile de fond : un enjeu suprême qui transcende les calculs politiques : la paix.
Ce moment rappelle étrangement un autre tournant : Bruxelles, 1960. À la table ronde pour l’indépendance, malgré leurs divergences profondes, les leaders congolais de l’époque ( Kasa-Vubu, Lumumba, Kamitatu, Tshombe,… ) avaient su s’unir autour d’un seul objectif : la libération du pays. Ils avaient compris que l’intérêt national devait primer sur les querelles idéologiques.
Aujourd’hui, la RDC fait face à un autre combat vital : ramener la paix, notamment dans l’Est ensanglanté par des décennies de conflits. Et une question s’impose : les leaders actuels sauront-ils reproduire cette unité historique face à un défi national tout aussi crucial ?
Dans ce contexte, l’ouverture de Fayulu, longtemps opposant intransigeant revendiquant la victoire de 2018, et de Muzito, partisan d’un dialogue réformateur, marque un tournant.
Hier jeudi 5 juin, Martin Fayulu a rencontré le Président Félix Tshisekedi.
Au sortir de sa rencontre, il a souligné que la RDC qui est dans « une mauvaise passe » a besoin de la cohésion nationale. « Je suis venu pour lui dire que nous n’avons pas 36 solutions. Nous devons créer un camp de la patrie, donc des gens qui luttent pour leur pays. Et donc pour cela, avec toutes ces crises que nous avons : crise sécuritaire, crise sociale, crise politique… la solution c’est un dialogue », a-t-il confié.
Puis : « je lui ai demandé de tout faire pour rencontrer les évêques de la CENCO et les pasteurs de l’ECC pour discuter, afin de voir ce pacte social qu’il propose, comment est-ce que nous pouvons le mettre en avant. Il m’a compris et il va donner sa réponse très rapidement ».
Cette volonté d’échanger avec le chef de l’État, en pleine crise sécuritaire, montre une prise de conscience politique : aucun camp ne gagnera si le pays continue à s’effondrer.
Cependant, certains observateurs estiment que cette démarche n’est pas sans risque pour Martin Fayulu ou encore Adolphe Muzito. Les ruptures d’alliances passées : FCC-CACH, Kamerhe-Tshisekedi, sont autant d’exemples qui nourrissent la crainte que « le président ne respecte pas toujours ses engagements ». Pour Fayulu, la crédibilité de son discours sur la vérité des urnes pourrait vaciller. Pour Muzito, l’image d’un homme d’État pragmatique pourrait glisser vers celle d’un allié marginalisé.
Kabila et Katumbi dans tout ça…
Pendant ce temps, Joseph Kabila, qui se trouve présentement à Goma, ville sous occupation du groupe rebelle l’AFC/M23, afin de mener des consultations « en faveur de la paix », et Moïse Katumbi, encore en exil, observent de loin, mais forcément intérêt. Leur silence pourrait traduire une posture de prudence : ne pas se brûler dans un processus sans garantie, tout en se maintenant comme figures centrales d’une éventuelle alternative pour 2028. Ils peuvent encore incarner une opposition constructive, à condition de ne pas apparaître comme insensibles à l’appel de la paix.
Tshisekedi, entre vision d’unité et risque de méfiance
En tendant la main aux opposants, le Président Félix Tshisekedi joue une carte politique audacieuse. Il peut en sortir grandi, en père de la paix, Chef d’État soucieux de rassembler au-delà des fractures. Une telle démarche pourrait renforcer sa légitimité, affaiblir une opposition morcelée, et séduire les partenaires internationaux.
Mais le pari n’est pas sans danger. Si le dialogue vire à l’impasse ou aux promesses non tenues, il risque d’éroder davantage la confiance. Offrir à ses opposants une tribune pour se relancer pourrait se retourner contre lui. Tshisekedi avance donc sur une ligne étroite : entre l’élan d’unité et le piège du calcul politique.
Le dialogue, une exigence nationale…
Qu’à cela ne tienne, dans une RDC fatiguée par les divisions, le dialogue n’est plus une option politique, mais une exigence nationale. Comme en 1960, l’histoire appelle les dirigeants à transcender les ambitions personnelles pour répondre à l’urgence collective. L’indépendance d’hier a été arrachée par l’unité. La paix d’aujourd’hui ne viendra que par ce même sursaut d’unité.
Le pari est lancé. Le dialogue peut être un tremplin vers la paix ou un piège politique de plus. L’avenir jugera non seulement ceux qui y participeront, mais surtout ceux qui auront su en faire un instrument de salut national, et non de calcul personnel.
MATSHI Darnell