RDC – Débat sur le fédéralisme | Mayo, Moni Della et Kibala rappellent les priorités : Unité nationale, rétablissement de la sécurité et refondation éthique dans la gouvernance

Le récent appel de Corneille Nangaa, coordonnateur de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), en faveur d’une République Fédérale du Congo a ravivé un débat historique au sein de la classe politique congolaise. Si l’idée d’une décentralisation poussée n’est pas nouvelle, sa résurgence dans un contexte de crise sécuritaire et institutionnelle soulève de vives interrogations quant à son opportunité et ses priorités face aux défis actuels de la République Démocratique du Congo. L’analyse des réactions de plusieurs figures politiques révèle un consensus sur le caractère non inédit de la question, mais une divergence marquée sur la pertinence de l’aborder aujourd’hui.

Un débat historique, loin d’être une innovation

L’idée du fédéralisme en RDC ne constitue pas une nouveauté politique, comme le confirment plusieurs intervenants. Moïse Moni Della, président du Conade, rappelle que le concept a été « l’objet de plusieurs réflexions, suggestions, propositions». Il souligne que « La constitution de Luluabourg de 1964 et la Conférence nationale souveraine de 1992 avaient levé l’option pour cette forme de l’Etat», ajoutant même que « L’Udps qui a mené une longue, noble et héroïque lutte pour la démocratie et l’Etat de droit en RDC avait inscrit le fédéralisme en lettre d’or dans son projet de société ».

Moni Della insiste sur le fait que le fédéralisme ne doit pas être amalgamé avec des concepts divisionnaires, précisant qu’un tel raisonnement reste « caricatural ». Il nuance le débat en affirmant qu’aucun système, qu’il soit unitariste ou fédéraliste, n’a le « monopole de la démocratie, du développement ou du progrès social »,car « Tout dépend de l’homme qui doit appliquer ce système ».

L’opportunité contestée et la question des réformes structurelles

Si la légitimité du débat sur la forme de l’État n’est pas remise en cause, son timing est vivement critiqué. La crainte principale soulevée par les politiciens est celle de l’éclatement ou de la fragmentation du pays, le fédéralisme étant perçu, dans le contexte actuel, comme une « boîte de Pandore ».

Jean Baudouin Mayo, député national et secrétaire interfédéral de l’UNC/Kinshasa affirme sans détour qu’ « Envisager le fédéralisme aujourd’hui, c’est faire le lit de la partition du pays ». Cet avis est partagé par Jean-Claude Kibala, président du Mouvement social, pour qui «Le discours autour d’une ‘République Fédérale du Congo’, surtout en pleine crise sécuritaire et institutionnelle, n’est ni opportun ni patriotique », car le fédéralisme « entre les mains de dirigeants mafieux ou manipulés par des puissances étrangères, représente un risque grave : celui de légitimer la fragmentation de la RDC ».

La forme de l’État est reléguée au second plan derrière la problématique de la gouvernance et de l’élite dirigeante. En écho aux propos de Mayo, Jean-Claude Kibala assène que « Changer la forme de l’État ( passer d’un modèle centralisé à un modèle fédéral ) ne résoudra rien si l’élite reste prédatrice, corrompue et insensible à l’intérêt général ». Le député de l’UNC renchérit en pointant du doigt les maux qui ravagent la nation : « Le goût du lucre, l’enrichissement facile, les détournements des deniers publics, la corruption à outrance, parfois avouée, au vu et su de tout le monde, couverts par l’impunité et une justice non indépendante, ont fini par détruire le pays ».

Le débat ramène également la question des réformes constitutionnelles et du dialogue national. Moïse Moni Della s’interroge : « Cela ne passe-t-il pas par un changement de la constitution ? » et demande si ce sujet complexe « ne mérite-t-il pas d’être soulevé lors du dialogue inclusif ? »

Urgence sécuritaire et Éthique nationale

Face à ce débat, les trois intervenants s’accordent pour dire que l’urgence pour le pays est ailleurs que dans une révision de la forme de l’État.
Pour Moïse Moni Della, la priorité absolue est la reconstruction de l’autorité de l’État et la souveraineté territoriale. Il juge que « Dans la situation actuelle de la déliquescence et fragilité du pays actuellement, le processus de la mise en place du fédéralisme risque à coup sûr de diviser le pays. Ça équivaut à mettre la charrue devant le bœuf ». Moni Della prône ainsi la « Constitution du Camp de la Nation pour recouvrer la souveraineté et l’intégrité territoriale de notre pays ».

L’UNC Jean Baudouin Mayo insiste sur la nécessité de renforcer les bases d’un État solide et l’unité du peuple en plaidant notamment pour « la création d’une armée et d’une police fortes et d’une justice véritablement indépendante, la réduction sinon la suppression des immunités et autres demandes d’autorisation des poursuites ».

Pour Jean-Claude Kibala, l’urgence est éthique, morale et structurelle. Il appelle à une refondation morale et à un dialogue axé sur les causes profondes du conflit. Il martèle : « Le vrai chantier, c’est la refondation morale, intellectuelle et civique de notre élite politique et administrative », car « ni le fédéralisme ni le centralisme ne pourront sauver la RDC » tant que l’impunité et la prédation des dirigeants règneront.

Si le fédéralisme reste une option théorique légitime, le consensus des politiciens penche vers un ajournement du débat. La classe politique congolaise est invitée à se concentrer d’abord sur l’unité nationale, le rétablissement de la sécurité et la refondation éthique de sa gouvernance, considérés comme les préalables indispensables à tout projet d’envergure sur la forme de l’État.

MATSHI Darnell

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