Crise dans l’Est de la RDC : la sortie de Joseph Kabila provoque une levée de boucliers du pouvoir

Rien de nouveau dans la scène politique congolaise. Les sorties de crise se font rarement dans la sérénité, et les retours au premier plan réveillent souvent de vieilles rivalités. Lorsque Joseph Kabila choisit de rompre son silence, le moment retenu n’a rien d’un hasard. Derrière la vivacité des réactions officielles et la dureté des échanges, cet épisode met une atmosphère électrique. En provoquant une véritable levée de boucliers et un débat électrique au sommet de l’État, la prise de parole de l’ancien président confirme qu’il entend bien peser de nouveau sur le jeu politique.

Dans une allocution remarquée faite le vendredi 9 octobre, l’ex président Joseph Kabila a peint un tableau très sombre de la situation en République démocratique du Congo. Évoquant une gouvernance qu’il qualifie de « tyrannie » et un net recul démocratique, l’ex-chef de l’État a tiré la sonnette d’alarme face à la dégradation des indicateurs socio-économiques et institutionnels.

Cette prise de parole intervient surtout dans un contexte sécuritaire particulièrement critique à l’Est du pays, où la poussée de la rébellion de l’AFC/M23, la crise humanitaire exacerbée par Ebola et la fragilisation de l’autorité de l’État alimentent davantage de craintes. Affirmant que « le Congo est en péril » et qu’il faut le sauver sans attendre, Kabila s’est posé en recours politique, annonçant de prochaines initiatives. Une prise de position qui a aussitôt provoqué de vives réactions à Kinshasa.

La réplique du pouvoir : la remise en cause du bilan

La réaction du pouvoir en place ne s’est pas fait attendre. Soucieux de contrer l’impact de ce réquisitoire, les cadres de la majorité se sont mobilisés pour contester la démarche de l’ancien président.

Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, a rapidement qualifié l’ancien chef de l’État d’ « homme du passé, nostalgique des méthodes antidémocratiques ». Estimant que Joseph Kabila « n’a rien d’autre à offrir » à la nation que le chaos, Muyaya a opposé à cette sortie la volonté du pouvoir actuel de privilégier le dialogue institutionnel pour rétablir la paix.

La charge la plus virulente est venue de Jean-Pierre Bemba, vice-premier ministre et une des figures de prou de l’Union sacrée. Dans une déclaration aux allures de règlement de comptes politique, l’ancien rival de 2006 a remis en question la légitimité électorale passée de Joseph Kabila, le qualifiant d’ « imposteur » et d’ « usurpateur ». Évoquant la mémoire des victimes des répressions sous l’ancien régime -notamment Rossy Mukendi et Thérèse Kapangala, tués dans des marches contre un troisième mandat de Kabila-, Bemba a accusé l’ex-président d’être une « marionnette aux ordres d’intérêts étrangers (Rwandais)» et de porter une part de responsabilité dans l’insécurité à l’Est. Il a ensuite mis en avant l’action de Félix Tshisekedi, qu’il présente comme un « véritable fils du pays » engagé dans des réformes sociales et budgétaires importantes.

De son côté, Nzanga Mobutu, fils du maréchal Mobutu et ex-ministre sous Kabila, a apporté un regard plus nuancé. Tout en rappelant que dix-huit ans de pouvoir imposent « un devoir de vérité et de rendre compte bien avant de prétendre donner des leçons », il a pointé ce qu’il considère comme une omission majeure chez l’ancien président, estimant qu’ « on ne peut prétendre dénoncer une guerre en passant sous silence ceux qui l’alimentent ». Il reproche dont à Kabila de ne pas avoir dénoncé l’AFC/M23 ni le Rwanda dans son discours.

La riposte pro Kabila : le rappel des principes constitutionnels

Face à ce feu croisé, le camp de l’ancien président est intervenu pour ramener le débat sur le terrain du droit et des règles démocratiques.
Ferdinand Kambere, cadre du PPRD, a répondu au porte-parole du gouvernement en affirmant que les attaques personnelles ne permettaient pas d’esquiver le fond du problème : « Traiter le Raïs Joseph Kabila d’homme du passé ne répond en rien aux questions constitutionnelles soulevées par son discours ». Kambere accuse le pouvoir d’orienter le pays vers un « coup d’État constitutionnel » pour contourner la limitation des mandats, tout en renvoyant la responsabilité des blocages sécuritaires aux choix diplomatiques du régime actuel.

En parallèle, le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC), par l’intermédiaire de son président Christian Bosembe, semble chercher à encadrer le débat public. Exprimant sa « consternation » face à certains dérapages médiatiques, il a fermement mis en garde contre « l’apologie du terrorisme, l’incitation à l’insurrection et la propagande en faveur des mouvements rebelles », promettant des poursuites judiciaires pour préserver la sécurité nationale.

Une opinion divisée face aux risques d’instabilité

Au-delà de la joute oratoire entre les deux camps, cet épisode met en lumière un blocage politique profond. Si le pouvoir cherche à réduire cette allocution à une tentative de déstabilisation, la vivacité des répliques montre une réelle sensibilité du sommet de l’État sur ces questions.
L’analyse de la situation invite néanmoins à dépasser les clivages partisans. Comme le soulignent plusieurs analystes indépendants, le risque principal réside dans cette polarisation croissante. Alors que la situation du pays exigerait un rassemblement national, le débat politique retombe dans des affrontements de postures. Le véritable danger ne tient pas seulement aux intentions prêtées à Joseph Kabila ou à la fermeté du gouvernement, mais à la difficulté de la classe politique à faire front commun face aux défis majeurs de la RDC. Dans un climat aussi tendu, l’Histoire jugera sévèrement ceux qui auront fait passer les calculs politiques avant l’intérêt général.

MATSHI Darnell

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